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POURQUOI LA FINANCE NOUS CONCERNE TOUS...

ET COMMENT FAIRE POUR QU'ELLE SOIT AU SERVICE DE L'ECONOMIE, LA SOCIETE ET LA PLANETE? (article paru dans FrancOcéanie 2020)


Je m’appelle Stéphanie Mareva Failloux, je suis originaire de Tahiti et vis à Paris depuis 25 ans. Après mes études à Harvard, Cambridge puis Sciences Po, je commence ma carrière en 1997 dans la Finance, sur les marchés de capitaux, d’abord chez Paribas puis chez Lehman Brothers à Londres et Paris. En 2006, je lance avec mon associé une société de Conseil en Investissements Financiers, OraNui Finance, basée à Paris et Tahiti. Notre objectif est de fournir des conseils objectifs qui prennent en compte à la fois l’intérêt du client et sa réalité - en plus de la réalité conjoncturelle. Nous favorisons le long-terme et les investissements durables. Depuis mon plus jeune âge, j’ai constaté que Tahiti est une région privilégiée pour des conseillers peu scrupuleux qui viennent de l’extérieur proposer toutes sortes de placements financiers peu recommandables, voire parfois des arnaques pures et simples, et disparaissent ensuite dans la nature. Ceci n’est pas un phénomène qui concerne uniquement les polynésiens, mais Tahiti étant petit et la culture financière peu développée, les escroqueries comme les nouvelles se répandent vite.

Depuis une douzaine d’années, nous sommes entrés dans une ère de taux d’intérêt bas, quasi nuls, qui ne sont pas prêts de remonter. Ainsi, il est aujourd’hui impossible d’avoir des rendements élevés garantis et sans risque. Il est encore possible d’obtenir des rendements autour de 5% en investissant dans certains actifs comme des fonds immobiliers, mais ces derniers ne sont pas garantis et présentent tout de même un risque, même s’il est relativement plus faible que celui d’autres actifs. Notre métier de conseiller en investissements financiers est basé sur le bon sens, le long-terme et la confiance.

La crise financière de 2008 a été un choc immense pour moi. Je l’ai vécue de l’intérieur, ayant travaillé chez Lehman dont la faillite retentissante marque le début de la crise, ayant aussi étudié dans ces universités anglo-saxonnes prestigieuses où l’hégémonie de la finance des marchés libres s’est développée, et surtout mon (ex-) mari (Antoine Flamarion, fondateur de Tikehau Capital) a du jour au lendemain, perdu l’intégralité de son fonds d’investissement qui était abrité chez Lehman. J’ai perdu confiance dans le système financier et ne voulais plus placer des produits structurés par des banquiers avides (ou aveugles!) sans comprendre leur utilité réelle. A partir de ce moment, ma vie a basculé et j’ai cherché de nouvelles voies qui m’ont menée au monde de l’entrepreneuriat social. Un monde que je ne connaissais pas mais qui résonnait - l’alignement des intérêts de tous les acteurs: Business, Société, Environnement - sans lequel, le système n’est pas pérenne. J’en ai fait un film: « Social Business, une Nouvelle Voie pour le Capitalisme? ». Cette voie m’a ouvert la porte vers une nouvelle façon de penser, travailler, accompagner, investir, créer et tout ce que je fais aujourd’hui est cohérent et aligné.


Cette année, j’enseigne un cours sur la Finance Durable (Sustainable Finance) à l’American Business School de Paris. C’est la première fois que ce cours est enseigné dans cette université. J’ai une vingtaine d’étudiants, entre 20 et 35 ans, issus de 15 pays différents. C’est un sacré défi de concilier Finance, sujet à la fois complexe et hors d’atteinte pour beaucoup, et « Sustainability », un mot utilisé partout et par tous depuis quelques temps. J’ai pourtant relevé le challenge sans hésitation : je suis persuadée que pour changer de paradigme (changer le monde!), il faut faire évoluer la Finance. Pour qu’elle évolue, il faut comprendre d’une part sa structure, son rôle et son fonctionnement, mais aussi et surtout ses dysfonctionnements. Le système financier est la tour de contrôle de l’économie, il dirige le capital vers ses différents pans. Or, il s’avère que le secteur financier alloue très peu de capital à l’économie réelle et productive et a surtout dirigé le capital vers lui-même, maximisant ainsi les revenus pour son propre compte, plutôt que pour le compte de l’économie, la société ou l’environnement. Les conséquences sont que nous avons un monde où la situation écologique est catastrophique (60% des animaux vertébrés ont disparu en 40 ans), où le populisme se répand (pour ne citer que D. Trump et le Brexit), où les inégalités s’accroissent avec un écart entre les riches et les pauvres toujours plus grand. La Finance n’est pas la seule responsable, mais est-ce un hasard que l’expansion phénoménale du secteur financier coincide avec le développement des pathologies citées ci-dessus? Il faut comprendre que la Finance tient les rennes de l’Economie via l’allocation du Capital; l’Economie repose sur la Société, qui elle même repose sur l’Environnement . Tout est lié et nous sommes tous à bord du même navire. Si le système financier ne soutient pas l’économie réelle, la société et l’environnement en souffriront. Je pourrais parler finance pendant des heures, mais je ne suis pas une « financière ». Je suis entrepreneur.e à passions multiples, qui vont certes de la Finance, mais aussi à l’Entrepreneuriat, l’Art, le Coaching, le Leadership, l’Enseignement, l’Empowerment des Femmes. La diversité de mes activités peut donner le tournis, et pourtant tout ce que j’entreprends va dans le même sens. Tout est aligné. J’oeuvre pour la Transition vers un nouveau monde, pour une nouvelle économie, un nouveau capitalisme. D’ailleurs, c’était déjà le titre de mon film il y a 8 ans...! Je crois que les femmes et les valeurs féminines ont un rôle essentiel à jouer dans cette transition et c’est pour cela que j’accompagne les femmes dans la création d’entreprises et projets, et organise aussi des conférences, « C comme Diamant », pour les femmes sur le leadership et l’entrepreneuriat. Ma devise est « Learn, Earn, Return » : j’apprends tous les jours et j’oeuvre pour pouvoir rendre au monde ce qu’il m’a donné. La crise actuelle est une tragédie mais elle est également une chance. Elle a montré que lorsque nous sommes dos au mur, nous nous adaptons. Elle a montré aussi que dès que nous sommes immobilisés, la nature reprend ses droits en un clin d’oeil. Nous ne contrôlons pas la nature, elle nous survivra. Nous ne détruisons pas non plus la planète, nous détruisons nos ressources, celles dont nous avons besoin pour vivre. C’est nous-mêmes que nous détruisons. La planète, elle nous survivra. Si nous ne voyons pas cette crise comme un signe que nous devons changer notre façon de consommer, de faire du business, de traiter l’environnement et la société, la prochaine crise sera plus violente et nous pourrions bien ne pas nous en remettre... Bon, tout cela nous amène bien loin du sujet initial qui était la finance. Et en outre, je ne réponds pas à la question du titre. Je n’ai pas la réponse. J’explore, j’apprends, j’agis à mon niveau et espère inspirer d’autres à faire de même. Alors je terminerai juste avec cette citation « Si le climat était une banque, nous l’aurions sauvé depuis longtemps »... Nous pouvons remplacer climat par santé, éducation, et toutes ces choses essentielles sur lesquelles nous ne pouvons pas mettre de prix.

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